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  • Le service d’hygiène de Marseille en péril ?

    Le service d’hygiène de Marseille en péril ?

    novembre 2021 | PAR Jean-François Poupelin

    Trois ans après la mort de huit personnes dans l’effondrement de deux immeubles rue d’Aubagne, une nouvelle politique de lutte contre l’habitat indigne a été enclenchée à Marseille par le Printemps marseillais. Mais le service hygiène de la ville est toujours en grande souffrance.

    « La situation est regrettable. » Adjoint au logement et à la lutte contre l’habitat indigne de Benoît Payan, Patrick Amico reste d’un flegme très britannique alors que la directrice des ressources humaines (DRH) de la ville vient de laisser filer son nouveau directeur de la division hygiène et sécurité. En poste en Seine-Saint-Denis et recruté par la deuxième ville de France cet été, selon nos informations, ce dernier a décidé de jeter l’éponge faute d’avoir des nouvelles de son nouvel employeur…

    S’il n’est pas le premier cas de recrutement raté – certains disent « saboté » – depuis l’alternance avec la victoire du Printemps marseillais il y a près d’un an et demi (le Ravi n°197), ce coup dans l’eau est problématique à plus d’un titre : le service en charge des questions des conditions de logement (santé, sécurité des habitants) est sans encadrement depuis avril et en péril depuis de nombreuses années. « C’est aujourd’hui le point noir de la politique de lutte contre l’habitat indigne », estime l’urbaniste Patrick Lacoste, de l’association un centre-ville pour tous. Malgré les critiques, les acteurs de la lutte contre le mal-logement posent en effet un regard positif sur les moyens mis en œuvre par la nouvelle majorité : bien que lui aussi décapité depuis six mois et victime d’une guerre entre anciens et modernes (1), le service des périls travaille ; la nouvelle charte de relogement signée en octobre fait l’unanimité, même si les associations attendent son application pleine et entière.

    Trous dans la raquette

    « Mais l’ancienne directrice du service hygiène, qui était très compétente, est partie par lassitude », poursuit Patrick Lacoste. Son constat est amer : « [Dans ce service], on est reparti comme sous Gaudin. » Au lendemain du drame de la rue d’Aubagne, la révélation d’un rapport de l’Agence régionale de santé par Le Monde (9/11/2018) avait jeté un regard cru sur les multiples dysfonctionnements du service. « C’est encore comme ça, il est toujours abandonné : des visites ne sont pas faites, les rapports pas systématiquement rédigés, il n’y a pas de suivi quand il n’y a pas de risques majeurs et les actions coercitives ne sont pas lancées », détaille Emmanuel Patris, militant du collectif du 5-Novembre et d’Un Centre-Ville pour tous. Selon l’aveu même de l’adjoint au logement, le service ne dispose que de six inspecteurs d’insalubrité alors qu’il estime les besoins à vingt postes. Moins que sous la dernière ère Gaudin…

    Autre inquiétude d’Emmanuel Patris : « Ce qui est connu n’est que la partie émergée, car il y a des centaines de logements insalubres à Marseille » (2). Si une partie des signalements est pris en charge par la caisse d’allocations familiales des Bouches-du-Rhône, qui s’est substituée à la ville après le drame de novembre 2018, certains syndicats confirment les trous dans la raquette. « Il y a une priorisation des dossiers et certains secteurs de la ville ne sont plus suivis », assure par exemple la CFE-CGC. « Les périls sont privilégiés parce que ce sont des gros coups, avec de la fulgurance, alors que l’hygiène c’est du pied à pied et surtout énormément de travail derrière les arrêtés », complète Dominique Dias, l’ancien responsable du service des périls jusqu’en avril dernier et la décision de la mairie de mettre fin à son détachement du ministère de l’Environnement (3).

    Jeu de dupes

    Pour preuve, le fonctionnaire raconte le petit jeu joué par ses services en 2020 : « On a mis plus de moyens sur l’insalubrité avec 660 visites et saturé l’État de dossiers. Résultats, il y a eu plus d’arrêtés pris et plus de problèmes résolus, notamment 410 appartements refaits sous pression » (4). Selon la préfecture, le nombre d’arrêtés d’insalubrité a quasiment doublé entre 2019 et 2020 (13 contre 24) et retombe cette année (14 fin octobre). Autre signe des besoins : la ville travaille sur un marché à procédure adaptée de 200 000 euros pour la réalisation de prestations de « niveau 1 », la visite de diagnostic. « C’est un marché d’un an pour désengorger les visites non réalisées, soit plusieurs centaines », explique notre interlocuteur de la CFE-CGC.

    Patrick Amico reste de son côté droit dans ses bottes et se veut rassurant : « Il n’y a pas de situations où on ne répond pas aux signalements. » Selon l’adjoint au logement, il s’agit surtout d’organiser la succession de la CAF et de se préparer pour les chantiers à venir : « Six postes sont en cours de recrutement et on cherche des solutions de niveau 1, notamment parce que l’on va avoir de nouveaux besoins sur les quatre îlots démonstrateurs [du programme partenarial d’aménagement du centre de Marseille]. » Celui-ci doit être lancé en 2022 et concernera 200 000 habitants des 1er, 2e et 3e arrondissements.

    Habitat indigne : pompier, bon oeil ?

    « On a des recrutements qui ne vont pas assez vite et qui sont compliqués à cause d’une politique salariale peu concurrentielle puisque la masse salariale doit baisser, la DRH a aussi des difficultés, mais il n’y a pas de problèmes à la Direction de la prévention et de la gestion des risques », poursuit l’élu. Avant d’insister : « Mon rôle est d’avoir un service qui fonctionne dans les conditions qui sont ce qu’elles sont. Il y a des tensions, des dysfonctionnements, mais pas de situation catastrophique. » Reste que sans encadrement et sans pilotage, même des marchés publics risquent d’avoir peu d’effet…

    1. Selon nos informations, le service est toujours travaillé par deux visions de la gestion des périls : d’un côté la politique du parapluie, c’est-à-dire l’évacuation quasi systématique des habitants d’un logement indigne ou dangereux ; et de l’autre côté une politique privilégiant plutôt l’accompagnement des bailleurs à la réalisation des travaux nécessaires, y compris par la contrainte. La réorganisation en cours à la ville de Marseille pourrait favoriser la première. L’actuelle DPGR créée après le 5/11/2018 va être scindée en une direction de l’habitat, avec des divisions périls et hygiène, distincte d’une Direction sécurité civile en charge de l’urgence.

    2. La préfecture annonce quelque 3 500 signalements de suspicion d’insalubrité au Pôle départemental de lutte contre l’habitat indigne (PDLHI) depuis 2016 pour Marseille, sur un total de 5 200. Chiffres hors signalements directs aux services de la ville.

    3. Une décision que Dominique Dias conteste devant la justice.

    4. La CAF annonce de son côté 270 visites à Marseille.

    Jean-François Poupelin

    #Benoît Payan|#Collectif du 5 novembre|#Dominique Dias|#Emmanuel Patris|#Le changement c’est pour quand ?|#Patrick Amico|#Patrick Lacoste|#Printemps marseillais|#Un centre ville pour tous

  • « Peut-être que ça marchait trop bien pour certains »

    « Peut-être que ça marchait trop bien pour certains »

    « Peut-être que ça marchait trop bien pour certains »

    La Marseillaise:Dans quelles conditions s’est arrêtée votre mission?

    Dominique Dias: Un recommandé a mis fin sans explication à mon détachement. La directrice de la Prévention et de la Gestion des risques (DPGR) et moi-même avons été écartés brutalement en même temps, son projet piétiné sur la base d’un rapport secret de l’Inspection générale des services. Nous étions passés d’une Direction d’une quarantaine d’agents à 120 avec l’objectif de monter à 200 agents, et d’un traitement expéditif des périls hérité du 5 novembre 2018 au développement de solutions alternatives aux évacuations brutales. On a ainsi fait réparer plus d’une centaine d’immeubles en six mois. Des agents admirables s’y sont collés. Par le poids des enjeux des centaines d’immeubles concernés, et des attentes sociales des milliers de victimes, c’était une expérience extraordinaire avec des travaux de sécurisation en urgence dans des situations exceptionnelles. Mais peut-être que ça marchait trop bien pour certains.

    Fonctionnaire, j’ai un devoir de réserve, mais je parle car la municipalité a trahi toute loyauté à mon égard, et son action envers la DPGR et mes 35 agents est insensée. Depuis avril je ne suis pas remplacé et quatre des cinq postes d’encadrement de mon service restent vacants. Les agents tiennent encore le coup mais leurs conditions de travail se dégradent.

    Quelles explications voyez-vous?

    D.D. : Difficile en effet d’expliquer pourquoi la Ville crée une telle situation insensée sur la base d’un rapport qu’elle est incapable d’expliquer ! Je pense que la nouvelle municipalité a sous-évalué le poids de l’administration municipale qui a sa propre puissance et son inertie. Ce qui pose problème c’est que le politique soit aussi faible devant elle. La DPGR en ordre de marche, ça gênait je pense. On abattait un travail énorme. Il y avait un tel volume d’immeubles à traiter d’urgence et de souffrance sociale derrière, des délogés qui veulent rentrer chez eux, mais qui retrouvent des appartements cambriolés, squattés. On était devant une catastrophe, la plus grande opération de délogement d’habitants depuis le Seconde Guerre mondiale à Marseille ! Il fallait arrêter de court-circuiter les propriétaires pour au contraire leur imposer des réparations.

    Et on a refusé de nombreuses demandes de propriétaires ou d’opérateurs tentant encore de profiter d’un effet d’aubaine pour faire expulser leurs locataires, ou pour ne pas faire les réparations. Certains ont dû se retrouver sous pression, ce d’autant que le nombre de signalements transmis au procureur de la République augmentait.

    À qui pensez-vous?

    D.D. : À ceux qui avaient des raisons d’être mécontents du nouveau système, les marchands de sommeil qui sont passés du sentiment d’impunité à la peur des poursuites, des professionnels de l’immobilier qui travaillent avec eux et qui trouvaient ça plus commode lorsqu’on était moins rigides, et enfin les « évacuators », c’est-à-dire des professionnels, agents, experts ou opérateurs publics ou privés, qui trouvent plus confortable d’évacuer les immeubles à réparer. Or un immeuble à réparer n’est pas forcément à évacuer. C’est ça qu’il a fallu réexpliquer sur ce territoire, et ça fonctionnait. Beaucoup de professionnels étaient d’accord, et on a vu des changements importants avec le développement de très bonnes pratiques, avec de nouveaux syndics de copropriété et des bureaux d’études qui ont montré qu’on pouvait prendre à bras-le-corps le redressement d’une copropriété dégradée et la réparation d’un vieil immeuble. C’est ça qu’il faut développer avant même de parler d’investissement public. De là à penser à un complot contre nous ? Je ne sais pas : il y a aussi l’hypothèse de la bêtise.

    Recueillis par D.C.

  • Habitat indigne : pompier, bon oeil ?

    Habitat indigne : pompier, bon oeil ?

    mars 2021 | PAR Jean-François Poupelin, Sébastien Boistel

    Changement à la tête de la Direction de la prévention et de la gestion des risques (DPGR), en charge de l’habitat indigne : un an après l’alerte des architectes et ingénieurs, Sandrine Dujardin, qui chapeautait le service, s’en va. De quoi soulever quelques inquiétudes.

    ACTUALISATION (2/4/21) : nouveau changement au sein de la DPGR, la direction de la prévention et de la gestion des risques. Sur fond de rapprochement avec  la sécurité civile et quelques jours après le remplacement de la directrice Sandrine Dujardin par un marin-pompier, Jean-Michel Wagner, c’est au tour de Dominique Dias de quitter le service. De quoi fragiliser un peu plus la DPGR ? De quoi en tout cas émouvoir les organisations syndicales. Patrick Amico, l’adjoint en charge de l’habitat indigne, n’a pas répondu aux questions du Ravi.

    Un an après la publication par le Ravi du courrier d’alerte des architectes et ingénieurs de la Direction de la prévention et de la gestion des risques (DPGR), en charge de l’habitat indigne à Marseille, sur les « dysfonctionnements graves » qu’ils constataient, ce service ne cesse d’alimenter un feuilleton sur un dossier particulièrement sensible dans une ville marquée par les effondrements de la rue d’Aubagne.

    Cela faisait plusieurs mois que la rumeur bruissait. Et c’est désormais une question de jours. Sandrine Dujardin, qui chapeautait jusque-là ce service, devrait le quitter d’ici la fin de la semaine. Et il semblerait, selon plusieurs sources, qu’elle soit remplacée par un membre du bataillon des marins-pompiers de Marseille, le capitaine Jean-Michel Wagner.

    Architectes et ingénieurs de la ville de Marseille tirent la sonnette d’alarme

    Or, même côté militaires, Wagner n’a, semble-t-il, pas que des adeptes. Et, parmi les siens, on s’interroge sur l’opportunité, justement, de recruter pour ce service un… militaire. Si personne ne se risque à un commentaire officiel, pas forcément de quoi rassurer. Non parce que la dernière fois qu’un pompier a officié à la tête de ce service, cela s’est terminé par son départ suite à un AVC. Mais aussi et surtout parce que, dans le cadre de la réorganisation des services, d’aucuns redoutent de voir la DPGR passer sous la férule de la sécurité civile, et donc des pompiers : « On reviendrait peu ou prou à la même configuration que sous Gaudin, avec comme adjoint Julien Ruas qui ne se souciait que de l’urgence mais sans aucun lien avec les services s’occupant du logement, décrypte un observateur attentif du dossier. Or, l’habitat indigne, ce n’est pas que l’urgence. C’est aussi la prise en charge sociale, les travaux. Et, au-delà, une politique de logement et d’urbanisme… »

    Rencontre avec le maire

    Contacté, l’adjoint au maire en charge du logement et de la lutte contre l’habitat indigne, Patrick Amico, temporise : « Tout ceci s’inscrit dans une évolution de ce service. La réorganisation qui se profile impactera évidemment plusieurs services Rien n’est encore définitivement arrêté à ce jour, pas plus pour la DPGR que pour les autres services éventuellement concernés ». Ajoutant : « Mme Dujardin, qui a fait, avec un succès indiscutable, un travail de fond à la fois très difficile et très complexe dans un contexte des plus dramatiques, est appelée à d’autres fonctions d’importance au sein de la ville ». Et de rassurer : « La DPGR continuera dans tous les cas à assurer l’ensemble des missions qui sont les siennes, aussi bien techniques que sociales. Le maire a rassuré sur ce point les associations ».

    Parmi lesquelles « Un centre-ville pour tous » (https://centrevillepourtous.fr/). Qui a tenu, dans un communiqué (que nos collègues de Marsactu relaient également, NDLR), à interpeller la municipalité sur la charte du relogement, la transparence et la DPGR. Avec, derrière, la question de la gestion de l’habitat indigne, un dossier qui relève autant de la ville de Marseille que de la métropole. En début de semaine, Benoît Payan a en effet reçu les acteurs associatifs. Avec, à ses côtés, Patrick Amico mais aussi l’adjointe à l’urbanisme Mathilde Chaboche. Et le rapprochement de plusieurs DGA (directions générales administratives) d’interroger en interne comme à l’extérieur.

    Comme l’écrit l’association : « Il semblerait que la DPGR risque d’être détachée de la Délégation à l’habitat pour être replacée sous tutelle de la Sécurité civile. Ce possible retour en arrière nous inquiète fortement […] Si ce choix se confirmait, il traduirait un retrait majeur face à l’une des principales promesses inscrites au programme du Printemps Marseillais. En réduisant l’habitat à une question de sécurité, la Mairie renoncerait à un pilotage stratégique de la politique de l’habitat. Le risque est de laisser le suivi bilan des politiques du logement à la Métropole dont nous connaissons le désengagement et l’inaction historique […] Ce serait une démission de la Ville face à un champ de responsabilité crucial.»

    A la CFTC-CFE/CGC, on est partagé : « A la DPGR, on a deux missions. L’urgence, avec les évacuations, qui est effectivement assimilable au travail des marins-pompiers. Mais aussi un travail de fond, avec les travaux d’office… Or, à Marseille, pour faire face à l’habitat indigne, le travail est titanesque ». Et le syndicat de pointer les difficultés en matière d’effectifs : « Les moyens sont mis. Mais, pour recruter -des ingénieurs, des architectes, des conducteurs de travaux…- c’est parfois compliqué de lutter contre la concurrence ». Tout en expliquant : « On a l’habitude de travailler avec d’autres services et en contact avec plusieurs élus ».

    Les acteurs associatifs ont donc redit à la nouvelle majorité qu’ils seront particulièrement attentifs à un dossier on ne peut plus sensible à Marseille. Soupir en interne à la DPGR : « Il y a un an, le signal d’alarme a été tiré. Les arbitrages à venir seront éminemment politiques ». Et d’espérer qu’ils aillent dans le bon sens : « Sinon, cela voudrait dire qu’on est dans un bateau ivre. Et qu’il y a bel et bien une entreprise de destruction de la DPGR ».

    Notre dossier sur l’habitat indigne

    Jean-François Poupelin, Sébastien Boistel

    #Benoît Payan|#DPGR|#Jean-Michel Wagner|#Le changement c’est pour quand ?|#Mathilde Chaboche|#Patrick Amico|#Sandrine Dujardin

  • Débat Marsactu Théâtre de l’œuvre (Novembre 2019)

    Débat Marsactu Théâtre de l’œuvre (Novembre 2019)

    L’urbaniste Dominique Dias, auteur d’une étude sur la cohésion sociale dans la métropole, dresse un tableau exhaustif d’une double tension liée à la prédominance de l’habitat dégradé privé dans le logement des plus pauvres, tandis que le logement social, en tension, confine parfois au repoussoir.